Jadis pilier identitaire et force spirituelle occulte, le Vodun Day traverse une crise existentielle sans précédent. Entre volonté politique de rayonnement touristique et dérives marchandes, la frontière entre rite ancestral et folklore bruyant s’efface. Plongée au cœur d’une tradition qui, à force d’être « révélée », risque de perdre son essence.
C’était un espace de silence, de mystère et de vérité. Une force invisible qui dictait le rythme de la vie, prévenait les dangers et soutenait les communautés. Mais aujourd’hui, le festival de Vodun s’expose aujourd’hui au mépris des règles ancestrales ; il s’affiche, bruyant et fardé, sous les projecteurs d’une modernité qui ressemble, pour beaucoup de gardiens du temple, à une profanation.
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La vitrine du pouvoir : le revers de la médaille
Sous l’impulsion du président Patrice Talon, le Bénin a entrepris de « révéler au monde » cette richesse culturelle. L’intention, louable sur le plan économique, a pourtant ouvert une boîte de Pandore : celle de la marchandisation du sacré. En transformant le rite en une vitrine touristique millimétrée, le pouvoir politique a, paradoxalement, contribué à son affaiblissement.
Le constat est amer pour les puristes : là où l’on cherchait la profondeur spirituelle, on ne trouve plus qu’un décor. Le sacré s’est mué en attraction, et le mystère, autrefois protégé par le sceau de l’initiation, est désormais jeté en pâture au plus offrant.
Le silence rompu du Fâ
Le malaise touche le cœur même du système divinatoire. Autrefois, la parole du Fâ était une boussole. Elle disait la vérité, guidait le peuple béninois et agissait comme un rempart contre l’incertitude. Aujourd’hui, cette voix semble s’être enrouée.
« Les discours sont devenus creux, parfois mensongers », s’inquiètent les observateurs.
La trahison de l’esprit originel se lit dans les cérémonies actuelles. Le vacarme des concerts assourdissants noie désormais les rites de purification, jadis empreints d’une solennité absolue. Dans ces nouvelles festivités, une certaine jeunesse s’exhibe, loin des codes de pudeur et de respect qui faisaient du Vodun Day un repère moral.
L’effondrement des frontières
Le plus grand bouleversement réside dans la fin de l’interdit. Ce qui était strictement réservé aux initiés est aujourd’hui offert en spectacle à tous, sans discernement. La frontière entre le sacré et le profane ne s’est pas simplement associée : elle s’est effondrée.
- Une culture exploitée : la protection des valeurs a cédé la place à l’exploitation de l’image.
- Un gain sacrifié : la dimension prédictive et protectrice s’efface devant l’impératif de rentabilité.
- Un produit de consommation : le Vodun Day n’est plus vécu comme une force, il est consommé comme un produit.
En bafouant le sacré pour plaire au visiteur de passage, on fait vaciller toute l’identité d’un peuple. Et nulle part cette rupture n’est plus visible que dans la gestion du calendrier.
Du recueillement au festival : le dilemme du calendrier
L’ultime symbole de cette métamorphose réside sans doute dans la gestion du temps. Il fut une époque, pas si lointaine, où la date du 10 janvier se suffisait à elle-même. C’était une journée unique, dense, où la ferveur atteignait son apogée dans un silence sacré ou au rythme de tambours codifiés. Une journée pour les ancêtres, pour la terre et pour l’invisible.
Désormais, la célébration s’étire sur trois jours, transformée en un marathon festif jalonné de concerts et de réjouissances profanes. En gagnant quarante-huit heures de visibilité, le Vodun Day semble avoir perdu en profondeur ce qu’il a gagné en durée. Là où le sacré exigeait « l’instant T » du recueillement, le tourisme impose le divertissement continu.
À force de vouloir faire durer le plaisir, ne risque-t-on pas d’éteindre définitivement la flamme de la dévotion ? Le défi est désormais immense : il s’agit de retrouver le chemin du sacré au milieu du tumulte de la fête, avant que le 10 janvier ne devienne qu’une simple date sur un prospectus de voyage et que le tambour ne résonne plus que pour accompagner des pas de danse vides de leur sens.
Le Vodun Day peut-il survivre à sa propre mise en scène ?




